"Enfin !", me direz-vous : Beaucoup m'ont demandé cet article, mais il m'a fallu presque six semaines pour lire le livre, et plus d'une
semaine pour mettre un peu d'ordre dans mes notes.
Nous y voici donc !
"Les Bienveillantes" est un roman sous forme de mémoires d'un officier allemand qui s'est engagé dans la SS et qui a fait toute
la 2° guerre mondiale sur le front de l'Est (Pologne, Ukraine, Russie, Caucase), puis à Stalingrad, dans les camps polonais, à Berlin, comme observateur quoiqu'il ait participé à la Shoah et
aux massacres. Le narrateur donne son point de vue à la première personne sur la guerre et surtout sur les atrocités dont il est témoin et auxquelles il collabore. De mon point de vue, il
essaie de répondre à la question : "Comment les Allemands en sont arrivés là". Il donne une explication philosophique et politique aux massacres des Juifs et des populations civiles au fur et à
mesure de la germanisation de l'Europe, Russie comprise). (J'ai bien dit "explication" et non "justification"). Il entremêle souvenirs personnels et même intimes (une relation incestueuse avec
sa soeur jumelle) et récits de massacres ou faits de guerres, racontés à la première personne.
Au point de vue formel, cet immense roman est divisée en parties tout comme une suite pour clavecin (ou partita) de
Jean-Sébastien Bach, avec pour titres : Toccata, Allemande I et II, Courante, Sarabande, Menuet en Rondeaux, Air et Gigue. (La toccata est un morceau plutôt volubile, les autres pièces de
la suite étant plutôt des danses). Chaque partie possède sa vie propre, son lieu et son unité d'action pour le narrateur, ainsi que son rythme et son style d'écriture. Par exemple "Courante"
est consacré au siège et à la bataille de Stalingrad, dont Aue, le narrateur, échappe miraculeusement.
Au point de vue documentation, ça tient la route de bout en bout, et il me semble qu'au niveau psychologique aussi : enfin, c'est
mon avis de lecteur. Une très grande cohérence, donc. Pour l'écriture, ce roman de Littell me fait penser à "Sexus" de Henry Miller : de longs passages philosophiques qui semblent un peu ardus
sont entrecoupées d'anecdotes (croustillantes chez Miller, parfois absolument horribles chez Littell, mais qui frappent l'imagination dans les deux cas). Cette façon d'écrire permet d'avoir des
romans très longs sans aucune perte d'intérêt au fur et à mesure qu'on y entre avec une explication progressive du point de vue de l'auteur.
Une brillantissime réussite quoiqu'en aient dit les détracteurs.
Maintenant, avant que vous vous plongiez dans cet univers noir, mais indispensable à un début de compréhension de ce qui s'est
réellement passé sous la férule de Hitler, voici un double avertissement. Ce livre est très long et pas facile à comprendre au début car de nombreux termes allemands, relatifs notamment à
la structure politique et militaire de l'état nazi figurent dans le texte sans traduction (un lexique détaillé a été placé en fin de volume). Le texte seul sans le lexique fait presque 1.400
pages. Deuxième chose : vous allez plonger directement au coeur de l'état nazi dans ce qu'il a comporté de plus abominable : le siège de Stalingrad, le massacre des populations civiles, les
camps de la mort. Vous n'en sortirez pas indemnes, mais vous verrez que votre haine de tout cela en ressortira beaucoup plus froide, réfléchie, et que votre philosophie politique en sera
changée dans le sens que vous réfléchirez à des choses auxquelles vous n'aviez jamais pensées avant. Essayer de comprendre n'est pas excuser, mais c'est indispensable pour ne pas répéter :
c'est dans cet esprit que j'ai lu ce livre.
Quant au titre... Bah, il fait une allusion à la mythologie grecque ; Wikipedia donne les détails, mais je vous conseille de lire
le livre et de regarder Wikipedia après si vous ne connaissez pas Eschyle : le titre s'expliquera de lui-même.
Bonne lecture !
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